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Le Nord croit-il au numérique ?

En 2008, c’était, en Calédonie, l’engouement général en faveur du déploiement des technologies de l’information et de la communication (TIC), en parallèle du raccordement du pays à l’internet mondial grâce...
A la suite du séminaire réunissant institutions et professionnels, le 23 novembre 2016, l’Observatoire numérique et l’ACTIC ont rédigé le « livre blanc 3.0 » de la filière numérique calédonienne. Pour la déployer, le document énumère les trente-quatre actions considérées comme prioritaires sur des questions variées : évolution de la règlementation et de la fiscalité, accompagnement du e:commerce, formation sur les nouveaux métiers du numérique…

En 2008, c’était, en Calédonie, l’engouement général en faveur du déploiement des technologies de l’information et de la communication (TIC), en parallèle du raccordement du pays à l’internet mondial grâce au premier câble sous-marin. La province Nord n’y échappait pas. Près de dix ans plus tard, son bilan est flou : les équipements progressent, lentement, mais la formation des hommes aux TIC ne suit pas. La perception du numérique oscille, entre gadget et moyen utile de communication. Au-delà du discours, on note peu d’investissements pour le transformer en une filière porteuse de développement économique.

La Nouvelle-Calédonie s’est dotée en janvier 2011 d’un « observatoire numérique », association loi 1901 chargée, d’une part, de suivre le développement des technologies de l’information et de la communication dans le pays, d’autre part, de susciter l’échange entre les acteurs du numérique, pour leur ouvrir des réseaux et accroitre leurs compétences. Les adhérents de l’Observatoire sont des institutions (gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, ville de Nouméa, province Sud, chambres consulaires), des établissements publics (université…), des associations (Initiative Nouvelle-Calédonie, OEIL, MEDEF-NC…) et des professionnels (opérateurs internet, équipementiers, sociétés d’ingénierie informatique…). Il tient en alerte quiconque s’intéresse aux TIC via ses conférences, ses ateliers, son site internet (www.observatoire-numerique.nc), sa newsletter mensuelle et ses publications diverses, outils d’aide à la décision. « Nous exerçons nos missions selon trois axes, explique Charlotte Ullmann, la directrice de l’Observatoire. D’abord, la dynamisation de la filière numérique locale par l’innovation et la montée en compétences de ses acteurs. Ainsi, nous organisons des carrefours professionnels, nous assistons nos adhérents dans leur projet numérique, nous divulguons des bonnes pratiques. Tout chef d’entreprise peut adhérer à l’association, moyennant une cotisation variable selon son statut, 50 000 CFP par exemple pour les très petites entreprises. Deuxième axe, nous participons à la réflexion sur le renouveau des modèles de société. En particulier, nous encadrons une thèse sur l’appropriation du numérique par les enseignants, nous travaillons à l’évolution des compétences des animateurs socio-éducatifs, nous proposons des jeux multimédias. Enfin, troisième axe, nous travaillons, avec l’OPT et la SECAL à l’aménagement durable du territoire calédonien car le numérique contribue à répondre aux défis énergétiques et environnementaux du XXIème siècle. Avez-vous entendu parler des ‘smart territories’ ? Il s’agit d’aider les collectivités à concevoir un développement intelligent par la convergence des transports, de l’énergie, des télécoms, des objets connectés. Concrètement, certains outils numériques peuvent assister le citoyen calédonien à réduire son empreinte carbone, il faut les mettre en  place. »

Une vision, quels soutiens ?

En 2011, l’Observatoire a réalisé une étude quantitative, le baromètre numérique de la Nouvelle-Calédonie. Les chiffres produits confirmaient que l’archipel calédonien avait mis les deux pieds dans l’ère numérique, avec des nuances peu surprenantes. Ainsi, comme ailleurs, les TIC se développaient près des grands foyers de population et d’infrastructures, donc en province Sud et dans la région VKP. Les foyers du nord-est étaient beaucoup moins connectés. Depuis, cinq ans ont passé : les réseaux de télécommunications, la fibre optique, l’électricité, vont presque partout. Le prix de l’abonnement à l’internet a chuté. Pour autant, faute de politique globale formalisée, le déséquilibre persiste entre provinces et communes dans l’appréhension du numérique. Le « projet de société calédonienne » manque de conviction sur le sujet. Ainsi, le gouvernement a réduit sa contribution à l’Observatoire comme peau de chagrin (de 9 millions CFP jusqu’en 2014 à 1,8 million en 2017). La petite équipe garde cependant espoir. « Nous sommes convaincus que la filière numérique est source de développement économique. Elle peut créer de la valeur, des nouveaux métiers et emplois, affirme Charlotte Ullmann. L’économie digitale assure déjà 22% de croissance annuelle en moyenne aux pays qui en ont saisi les enjeux. Depuis 2012, pour faire prospérer cette filière, nous organisons avec l’ACTIC1 des cycles de conférences, les carrefours des professionnels du numérique, pour lister les priorités et actions. Nous les avons consignées dans deux livres blancs 2.0 et 3.0, remis aux pouvoirs publics. » Une démarche qui laisse entrevoir des débouchés commerciaux : aussi l’Observatoire reçoit-il le soutien affiché de grosses entreprises comme Atos, Bull, Nokia. Mais ses moyens restent réduits, avec un budget annuel d’une trentaine de millions de francs CFP, dont moins de 20% issus de fonds publics. C’est par exemple ce qui l’empêche de renouveler l’étude baromètre, qui commence à dater.

Comme un soufflé…

En 2008, la province Nord a encouragé la constitution d’une association, l’ODC, l’office de développement de la cyberculture ; elle lui a confié le soin de promouvoir les pratiques numériques sur son territoire et de fédérer les acteurs déjà présents dans ce domaine, grâce à une subvention annuelle d’une vingtaine de millions de francs CFP. Elle fut également l’un des membres fondateurs de l’Observatoire numérique. C’était un temps où la province voulait « connecter » tout le monde, particuliers, entreprises et administrations, en présentant le numérique comme un outil de rééquilibrage économique. Jusqu’en 2012, l’ODC dispensait des formations aux animateurs communaux, organisait des événements ‒ la « fête de l’internet » et le « carrefour des associations ». Il était prévu d’en faire le gestionnaire des « cyberbases » installées dans plusieurs communes du nord. Fin 2012, avec le soutien de la Caisse des dépôts et de la ville de Nouméa, l’ODC et l’Observatoire avaient animé une rencontre de trois jours à Poindimié pour former les animateurs des espaces publics numériques, les EPN, dont une dizaine de ressortissants du nord.

Touho mise sur son site internet, relié à une page Facebook, pour dynamiser son activité touristique.

Puis le feu s’est éteint. La province Nord a d’abord diminué sa contribution annuelle à l’Observatoire, de 3 millions CFP à 1 million, pour finalement renoncer à son adhésion en 2015 ; elle a mis l’ODC, auquel elle n’avait jamais fixé d’objectifs précis, en sommeil. Certes, province et communes du nord ont informatisé leurs services, mais elles utilisent peu l’internet en interaction avec leurs administrés. Et si sept communes possèdent un site internet, certains ne sont pas à jour ou sont inopérants ‒ que penser par exemple de celui de Koné ? Aujourd’hui, la « stratégie numérique provinciale » paraît se résumer à financer quelques équipements (dont les tableaux blancs interactifs des écoles) et de maigres formations (par exemple à l’école des métiers des arts et de l’image). Le rapport d’activités de la collectivité pour 2015 indique : « Du réseau initial des EPN (vus à leur création comme un moyen de démocratiser l’usage du numérique, ndlr), seules les structures de Canala et de Poindimié ont fonctionné… Des aides sont apportées au cas par cas dans l’attente de repenser le schéma de développement du numérique ». Réflexion en cours donc. Mais tout laisse penser que les TIC ne seraient plus une priorité. Pourquoi ? Incompréhension de leurs enjeux ? Manque de compétences2, d’agents avisés ? Doutes des élus et services administratifs du nord devant l’activité d’organismes comme l’Observatoire, assis dans le sud ? Difficile de le savoir, car la province Nord ne définit pas ses attentes ; sa désaffection se manifeste chaque jour. Ainsi, en 2014, elle a décliné la possibilité de se joindre aux deux autres provinces pour financer une étude sur l’usage du numérique par les jeunes. En octobre 2015, personne n’est venu la représenter aux « journées du numérique de l’université » ; la DEFIJ3, demandeuse en 2015 d’une enquête sur l’usage des outils numériques dans les établissements scolaires du nord, n’a pas donné de retour à l’Observatoire sur le cahier des charges proposé. « Une telle étude permettrait pourtant de connaître le niveau d’appropriation du numérique par les enseignants et servirait les politiques publiques. L’un des doctorants que nous accompagnons, boursier de la province Nord, pourrait la mener efficacement », relève l’Observatoire. L’institution  provinciale n’a pas daigné non plus participer, en novembre 2016, au carrefour des professionnels évoqué ci-dessus. En contrepartie, on constate que l’Observatoire se rend peu dans le nord, trop peu sans doute pour exiger plus d’implication de cette province.

Aujourd’hui, les rapports de la province Nord à l’économie numérique sont succincts. La collectivité s’adresse à l’Observatoire quand elle veut obtenir des chiffres (indicateurs de connectivité internet ou autre) pour alimenter le fascicule annuel sur l’activité de ses services, c’est à peu près tout. L’Observatoire manque d’interlocuteurs provinciaux. Aussi ronge-t-il son frein : « Nous pourrions former les enseignants et animateurs périscolaires du nord, comme nous le faisons à Nouméa dans les maisons de quartier. L’effet domino est immédiat. Les jeunes, les mamans qui fréquentent ces lieux publics, veulent comprendre, pour évoluer en toute conscience dans le monde du numérique et gagner en autonomie », conclut Charlotte Ullmann. Le baromètre le montrait déjà en 2011 : les jeunes gens du nord, malgré leurs revenus insuffisants, montrent de vives attentes vis-à-vis des technologies de l’information, ce d’autant plus que la société leur demande d’être « connectés » pour accéder au marché du travail ou tisser des relations sociales. Cette perspective de développement, la Calédonie a-t-elle le choix de l’ignorer ?

Lire la suite du dossier : Les technologies numériques dans l’administration provinciale nord

1. ACTIC : association calédonienne pour les technologies de l’information et de la communication.
2. Gilles Rémond, ancien directeur des systèmes d’information de la province Nord sensible au déploiement du numérique, a quitté cette fonction en 2012 pour rejoindre l’institut de la statistique (ISEE). Il est d’ailleurs aujourd’hui… le président de l’Observatoire numérique.
3. Direction de l’enseignement, de la formation, de l’insertion et de la jeunesse de la province Nord.

 

 

 

 

 

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