Dossiers du mag'EntretiensSociété

« Ce que la société a fait, elle peut le changer »

Déwé Gorodey, écrivaine, est membre du gouvernement depuis sa création en 1999. Son portefeuille a toujours contenu la culture ; il s’est étoffé en 2004 de la condition féminine,...

Déwé Gorodey, écrivaine, est membre du gouvernement depuis sa création en 1999. Son portefeuille a toujours contenu la culture ; il s’est étoffé en 2004 de la condition féminine, puis de la citoyenneté en 2007. Madame Gorodey est confiante : la femme finira par obtenir la place qu’elle mérite dans la société calédonienne.

VKP Infos : La charte du peuple kanak, adoptée en 2014, attribue un rôle central à la femme ; or, en pratique, la coutume continue de la soumettre à l’homme. Est-ce compatible avec l’action du gouvernement en faveur de la condition féminine?
Déwé Gorodey : La société confère des rôles à chaque sexe. Aujourd’hui, les femmes en pâtissent, dans la coutume kanake comme dans les autres sphères en Calédonie. C’est contre les effets inégalitaires de ces « stéréotypes de genre », de ces conservatismes, que nous travaillons, en lien avec les provinces et les associations de femmes. Ce que la société a fait, elle peut le changer. Il faudra que la femme kanake entre au sénat coutumier, parce qu’on ne peut pas l’écarter des questions d’identité kanake, d’héritage culturel, de coutume. Pour l’instant, elle se tait et s’incline devant son frère. La société kanake aurait dû être matriarcale, étant donné le rôle de la femme au quotidien ; alors l’homme, pour la maîtriser, a instauré le pouvoir de l’oncle maternel. Cependant, les filles parlent de plus en plus, leurs résultats scolaires s’améliorent… La femme finira par faire entendre ses droits. Le sénat coutumier est un musée.
Nous, nous dialoguons plutôt avec les conseils d’aires et les chefs de clan, pour les sensibiliser aux droits des femmes progressivement et leur permettre de traiter ensuite la question. Nous les impliquons dans la préparation d’événements comme la journée internationale de la femme, qui est le plus grand espace de débat pour les femmes en Nouvelle-Calédonie. Comme la loi sur la parité en 2009, les textes nous aideront à faire évoluer les mentalités. C’est pourquoi j’ai insisté auprès de la mission sur l’avenir institutionnel du pays envoyée par l’Etat : elle doit prendre davantage en considération les femmes et les jeunes dans ses recommandations. Ils ont été oubliés dans l’Accord de Nouméa.

Quelles sont les grandes lignes du programme d’actions du secteur de la condition féminine et ses principales réalisations en douze ans d’existence ?
Déwé Gorodey : Notre action s’articule autour de trois principes : l’émancipation, l’autonomisation et le bien-être des femmes. L’émancipation, c’est d’abord les droits des femmes. Le gouvernement met l’accent sur l’information et la prévention. Ainsi, nous organisons chaque année des événements qui touchent tout le pays, comme la « journée internationale de la femme », où nous faisons passer des messages clés, informons les femmes sur leurs droits et écoutons les citoyens. Le secteur de la condition féminine met en œuvre les programmes régionaux et conventions internationales qui promeuvent l’émancipation des femmes. Nous travaillons avec la Commission du Pacifique qui nous délivre des données comparatives sur les femmes d’Océanie. Comme nous manquions d’éléments objectifs sur la situation des femmes, en 2006 nous avons créé « l’observatoire de la condition féminine ». Il produit des données par sexe avec l’assistance  de  l’ISEE – ça n’existait pas jusque-là en Nouvelle-Calédonie – et met ses publications à la disposition des Calédoniens. Par exemple, en 2009, nous avons édité un guide sur les droits des femmes et l’égalité des sexes, diffusé en trois  mille  exemplaires.
L’émancipation, c’est aussi l’égalité entre hommes et femmes. En 2008, nous avons mis en place un comité local pour sensibiliser le pays aux obligations de la convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes (CEDEF). En 2013, ce comité a rendu un rapport sur la mise  en  œuvre de la convention en Nouvelle-Calédonie. Nous l’actualiserons en 2017. En parallèle, nous avons élaboré un plan stratégique pour promouvoir l’égalité hommes-femmes. Pour concourir à éliminer les stéréotypes qui portent atteinte au bien-être des femmes, nous organisons des séminaires sur le « genre ». Le prochain, en août, s’adressera au personnel des directions et cabinets politiques de la province Nord. Nous travaillons aussi étroitement avec le secteur de l’enseignement du gouvernement et le vice-rectorat pour intégrer le principe d’égalité hommes-femmes dans le système éducatif. Enfin,  nous rédigeons actuellement la « charte de l’égalité hommes-femmes », que nous voudrions faire adopter par le  gouvernement en 2017, avec un « haut-conseil à l’égalité  hommes-femmes  ».
Autre volet important de notre action  : l’autonomisation économique des femmes. En 2015, nous avons lancé le programme « 100 femmes leaders ». Chaque année, nous sélectionnons vingt-cinq femmes remarquées pour leur implication associative, entrepreneuriale, politique, etc., et nous les formons au management. La deuxième session se déroulera en octobre, dans le Nord. En parallèle, nous misons sur le déploiement d’une économie solidaire, qui convient bien aux femmes kanakes. Elle leur permet de tirer des revenus de leur savoir-faire traditionnel en même temps qu’elles le transmettent aux plus jeunes. Ainsi, nous soutenons depuis 2014 la constitution d’un réseau de femmes qui montent des projets (tables d’hôtes, plantations de pandanus, activités de tressage traditionnel, etc.) et organisent une « banque de l’économie solidaire ». Elles auront bientôt un atelier à Nouméa pour vendre leurs produits artisanaux.
Nous progressons depuis douze ans. Du point de vue de la condition féminine, la Nouvelle-Calédonie est encore un pays en voie de développement. Nous sommes dans l’action concertée et durable. C’est pourquoi je ne me montre pas très convaincue devant l’agitation ponctuelle de quelques femmes1, même si elles soulèvent des vrais problèmes. Qu’elles viennent aux événements que nous organisons, nous les invitons à chaque fois.
Comment améliorer l’action publique ? En l’évaluant régulièrement ; ensuite, par une meilleure concertation entre institutions et un travail transversal avec les autres politiques publiques. Enfin, en allouant les ressources nécessaires aux enjeux de la promotion de la condition  féminine.

Dernier principe, le bien-être des femmes en Calédonie ?
Déwé Gorodey : L’action se concentre encore beaucoup sur l’élimination des violences à l’égard des femmes. Le secteur de la condition féminine fait de la prévention : campagnes médiatiques, journée consacrée à ce fléau (le 25 novembre, ndlr), subventions aux associations… Depuis 2015, nous ciblons le harcèlement moral et sexuel. J’espère voir constituer, en 2016, un comité sur cette question, pour aboutir à de la prévention dans les institutions et le secteur privé.

Vous êtes membre du Palika. On y parle de condition féminine ?
Déwé Gorodey : Il y a beaucoup d’hommes, au Palika… Ils nous écoutent sur la condition féminine mais ne parlent pas. Ça les dérange, mais ça  viendra.

1. Référence au « collectif femmes en colère » qui a manifesté dans Nouméa le 1er juin 2016.

Lire aussi dans ce dossier :

-Les calédoniennes, minorité active

-MEDEF-NC : « La femme ? Mais est-ce vraiment un sujet ? »

-Qui s’occupe de la « condition féminine » dans le nord ?

-L’égalité filles-garçons dans l’ADN de l’école

-Femme à plein temps, entretien avec Noëlla Poemate

-Les femmes dans le nord

Rubriques
Dossiers du mag'EntretiensSociété

A LIRE ÉGALEMENT

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies tiers destinés à vous proposer des vidéos, des boutons de partage, des remontées de contenus de plateformes sociales.