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Les producteurs « calédoniens » en péril ?

Trois opérateurs installés en Nouvelle-Calédonie transforment le minerai de nickel local : les sociétés Le Nickel-SLN et Vale  Nouvelle-Calédonie, sous contrôle d’intérêts privés extérieurs au pays ; le groupe Société minière du...

Trois opérateurs installés en Nouvelle-Calédonie transforment le minerai de nickel local : les sociétés Le Nickel-SLN et Vale  Nouvelle-Calédonie, sous contrôle d’intérêts privés extérieurs au pays ; le groupe Société minière du Sud Pacifique (SMSP), détenu  majoritairement par la province Nord. Tous en appellent aujourd’hui à leur actionnariat pour traverser la « crise », dont on ne verrait pas la fin avant 2018.

SMSP, le temps des réformes

Le groupe SMSP exploite le minerai local via deux usines pyrométallurgiques de ferronickel : celles de ses filiales Koniambo Nickel SAS et SNNC1. Cette dernière, construite sur le site intégré du premier aciériste asiatique, Posco, en Corée du Sud, est entrée en service en octobre 2008. Elle a ouvert une deuxième ligne de production en mars 2015. Le groupe SMSP l’utilise pour traiter ses minerais de faible teneur, inexploitables dans les usines calédoniennes, espérant ainsi abaisser le coût d’exploitation de ses mines.

Premier enjeu : approvisionner l’usine de Gwangyang, à hauteur de 3,6 à 3,8 millions de tonnes de minerai par an (d’une teneur moyenne de 1,95% en nickel). Or, sa filiale minière, NMC, n’est pas capable d’extraire seule ce volume (en 2015, elle a pu fournir à SNNC 2,4  millions de tonnes). Le groupe compte donc obtenir de la province  Nord des permis de recherche sur des titres miniers inexploités ou libérés par déchéance (les mines «  orphelines »), dont les technologies modernes permettent de valoriser le minerai résiduel. Il veut aussi convaincre les pouvoirs publics d’orienter les exportations de minerai des autres mineurs vers la SNNC plutôt que vers des fondeurs étrangers. Ces négociations ont abouti à un accord avec la SLN et certains « petits mineurs » locaux : ils fourniront respectivement à la SNNC 350 000 et 150 000 tonnes de minerai en  2016.

Deuxième enjeu : réformer sa «  gouvernance ». Le groupe SMSP se heurte aux limites d’une gestion opaque et concentrée entre les mains de son président directeur général, André  Dang,  qui fête ses quatre-vingts ans en 2016 mais n’a pas préparé sa succession. La province  Nord, actionnaire majoritaire, n’a, jusqu’à présent, pas réagi à la nécessité de remplacer celui dont la personnalité charismatique a porté le déploiement d’une « doctrine nickel » chère à cette collectivité publique. Or, la filiale NMC souffre de retards d’investissement : la prospection de ses gisements a été insuffisante ; son outil de production sur sites miniers est parfois vétuste. NMC accumule les pertes financières (-2,52  milliards de francs CFP en 2014, -1 milliard en 2015), aggravées par les cours bas du nickel. Quoiqu’il annonce retirer cinq fois plus de profit du traitement du minerai local dans une usine installée à l’extérieur mais contrôlée en capital, que de l’exportation brute vers des acheteurs étrangers, le groupe SMSP n’a pas reçu de dividendes de la SNNC pour l’exercice 2015, puisque la filiale coréenne est également en perte (-4 milliards de francs CFP). Le scénario devrait se répéter en 2016. La SMSP s’en trouve fragilisée face à son partenaire coréen  Posco. Fin février, la province  Nord a dû débloquer 1,2  milliard de francs CFP d’avance en compte courant, pour soutenir le groupe.

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Troisième enjeu : faire face aux difficultés de la filiale Koniambo  Nickel  SAS. Après l’incident survenu en décembre 2014 sur l’un des fours de son usine, l’entreprise a produit  un peu moins de 10 000 tonnes de nickel en 2015. En janvier 2015, elle annonçait pourtant un objectif de 27  000 à 40  000 tonnes3. Le seul four de l’usine en marche (le n°2) connait lui aussi un problème de conception. Avec 16 000 tonnes programmées, Koniambo  Nickel SAS restera loin de sa pleine capacité de production en 2016. La réparation du premier four s’est achevée fin 2015, une première coulée de nickel est intervenue  le 20  janvier 2016. Cependant, l’incident a introduit une grande incertitude sur la validité de la conception globale de l’ «  usine du  Nord  » et sa capacité à produire du nickel rentablement. Glencore, l’actionnaire financeur de Koniambo  Nickel SAS, a assumé le coût intégral de cette réparation (300 millions de dollars US) et pose désormais un ultimatum : l’usine doit fonctionner d’ici juin 2016 et son coût de production s’améliorer (l’objectif reste quatre  dollars  US par livre de nickel). Résultat  : après avoir fait naitre  un  tissu local de microentreprises sous-traitantes dans la région VKP et l’avoir abondamment nourri, l’industriel mène une politique drastique de réduction  de  ses charges, en particulier de sous-traitance. Le coût global du complexe métallurgique s’établit à plus de 7 milliards dollars US (soit environ 745  milliards CFP) mais Glencore a revu sa valeur à la baisse (cf. encadré ci-contre). La SMSP, actionnaire majoritaire dont l’investissement, humain comme financier, a été très réduit dans «  KNS  », se trouve bien impuissante face à la  situation.

1. La Société du Nickel de Nouvelle-Calédonie et de Corée, filiale à 51% de la SMSP, exploite l’usine de Gwangyang en Corée du Sud.
2. Pour estimer la production totale des usines contrôlées en capital par des entreprises calédoniennes, il faut ajouter celle de la SNNC, à Gwangyang. Or, il est très difficile de vérifier les annonces de la SMSP, société-mère de la SNNC (22 800 tonnes de nickel contenu en 2014 et 39 000 tonnes en 2015), car aucun document certifié n’est publié à cet égard.
3. Par la voix de Peter Hancock, son ex-président, remplacé depuis par Marc Boissonneault, président de la branche «  Nickel  » du groupe Glencore.

Cote en baisse

130208_general-view_08L’usine de Koniambo Nickel SAS ne vaut plus ce qu’elle valait. Dans ses comptes, l’actionnaire Glencore a déprécié cet actif, par prudence, pour se conformer à la réalité des difficultés du complexe métallurgique calédonien et des bas cours du nickel. C’est ce que le jargon comptable international nomme un « write-down ». Le groupe de négoce anglo-suisse estime que la valeur comptable de sa participation dans Koniambo Nickel SAS (49% du capital) est aujourd’hui de 917 millions de dollars US, contre 4,9 milliards avant cette dévaluation.
Conséquences ? La différence entre la valeur d’entrée du projet Koniambo dans les comptes de son actionnaire et sa valeur actuelle est passée en dotation aux provisions (soit une charge). La  valeur vénale de l’usine, c’est-à-dire son prix de vente probable, diminue. Glencore s’appauvrit et SMSP, actionnaire majoritaire, également car il va lui être difficile d’ignorer cette dépréciation d’actif : les règles comptables lui imposent la même prudence que son partenaire. Toutefois, une dépréciation a un caractère réversible, si la valeur de l’actif raugmente.

Société Le Nickel-SLN, n’est-il pas déjà trop tard ?

doniambo-slnLa SLN produit à Doniambo (Nouméa) du ferronickel (80% de sa production annuelle environ) et des mattes de nickel (20%). Son procédé technologique, basé sur la pyrométallurgie, est désormais ancien. Les mattes, issues de la première fusion du minerai, sont des composés très riches  en nickel (70%) qui sont cédés  à  Eramet (société mère de la SLN) ; celle-ci les transforme en un nickel de haute pureté dans son usine de Sandouville, près de Le Havre, en France.  La SLN exporte également chaque année, vers des fondeurs japonais,  du minerai de faible teneur qu’elle n’est pas en mesure d’exploiter  directement.

Les yeux tournés vers Eramet. Dans le rapport d’activité de la SLN paru début  2015, son président, Pierre  Gugliermina, écrivait : «  Nous affichons de nouveau des objectifs ambitieux pour 2015… je souhaite souligner particulièrement… l’augmentation de notre production de nickel, … la finalisation du dossier centrale C avec l’obtention du ‘go’ de nos actionnaires… ».
Aucune de ces prévisions ne s’est avérée. La production métallurgique est en retrait ; la SLN annonce un résultat net déficitaire de 31 milliards de francs CFP. Eramet a donc décidé de cesser la production (onéreuse) de mattes de nickel (fermeture de «  l’atelier  Bessemer  ») ; et surtout, de suspendre le projet de nouvelle centrale électrique à Doniambo, pourtant programmé depuis  2007. «  L’opérateur historique » est peut-être celui pour lequel l’avenir s’annonce le plus sombre en Calédonie. Les décisions de gestion successives d’Eramet, depuis deux décennies, ne l’ont pas servi, bien au contraire. Son outil industriel, vétuste et polluant, engendre des coûts d’exploitation élevés. La construction à Doniambo d’une nouvelle centrale électrique est indispensable pour réduire les coûts de production ; aujourd’hui, l’équilibre financier de la société exigerait un cours du nickel proche de 19 000  dollars US la tonne, inaccessible. La SLN connaît enfin un climat social tendu. Sa responsabilité est mise en cause dans la réhabilitation d’anciennes mines et la réparation des dégâts causés par son exploitation minière sur la côte  Est (à Thio en particulier où il lui est demandé depuis 2013 de participer au curage des creeks et au nettoyage des embouchures de rivière). L’état critique du dossier « SLN » explique que certains élus calédoniens s’en soient emparés, et demandent des comptes aux actionnaires principaux d’Eramet, la famille Duval et l’Etat (voir l’entretien avec le député Philippe Gomès en page 26 pour les ultimes évolutions du dossier Eramet/SLN).

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L’Etat chez Eramet

C’est la société FSI Equation qui porte, dans  Eramet, les intérêts de l’Etat. FSI  Equation est une filiale à 100% de Bpifrance Participations  SA, elle-même  filiale à 100% de BPI-Groupe  SA,  établissement public  à caractère industriel et commercial (ex OSEO) détenu à 50% par  la  Caisse des Dépôts et à 50% par  l’Etat.
Dans Eramet, FSI Equation agit «  de concert  » avec les sociétés de la famille  Duval (Sorame et Ceir), aux termes d’un pacte d’actionnaires. Cela signifie que l’actionnaire public et les deux actionnaires privés, dont aucun ne peut contrôler Eramet seul, ni en capital, ni en droits de vote, se sont engagés contractuellement à exercer ensemble ce contrôle (avec un total de près de 63% du capital et 75% des droits de vote en assemblée  générale).

Vale Nouvelle-Calédonie, sous la contrainte des actionnaires

vale-nc-1L’usine de Vale Nouvelle-Calédonie est entrée en production en 2010. C’est la seule à utiliser, sur son site industriel calédonien intégré, un procédé hydro-métallurgique, qui engendre des produits intermédiaires, NiO oxydes et NHC  hydroxydes de nickel (respectivement 75 % et 25% de sa production de nickel) exportés vers la Chine pour y être raffinés, ainsi que du cobalt. Sa capacité annuelle de production est de 57 000 tonnes de nickel métal et 4500 tonnes de cobalt.

Double enjeu : rentabilité et montée en puissance. « Vale deviendra le numéro un mondial des producteurs de nickel en 2015, avec environ  trois cent mille tonnes de nickel produites. En Nouvelle-Calédonie, nous espérons atteindre 60% de la capacité nominale de l’usine cette année », indiquait  en 2014 l’ancien président de Vale NC, Antonin Beurrier, qui a, depuis,  quitté l’entreprise. En 2015, Vale  NC a en réalité produit 30  730  tonnes de nickel métal, soit 50% de sa capacité nominale et non les 37 000  tonnes escomptées. De ce fait, la société est en perte (de plus de 40 milliards de francs CFP). Comme ses comparses SLN et Koniambo  Nickel  SAS, l’entreprise travaille à réduire son coût de production  (de 18 000 dollars US la tonne à 13 000), en diminuant sa sous-traitance et par des économies internes. L’actionnaire majoritaire brésilien, Vale, l’exige, pour maintenir son engagement dans ce projet, comme il exige une production de 38 000 tonnes de nickel métal en 2016. Quant à l’actionnaire japonais Sumic, qui detenait 14% du capital de Vale NC, il vient de sortir de l’aventure, en revendant ses parts à Vale du fait des résultats insuffisants de la filiale calédonienne. Autre impondérable : 25 % de la production, le NHC, étaient jusqu’à présent vendus à Queensland Nickel, société australienne en déroute financière. Vale NC devra donc trouver d’autres débouchés ou modifier l’équilibre de sa production entre NiO et NHC.
Plus positivement, Vale NC confirme la performance de sa technologie (la production augmente régulièrement et l’usine brésilienne est la seule à traiter localement des latérites à 1,40 % de teneur en nickel). Elle améliore également son image auprès des populations en termes de nuisances environnementales et de sécurité, d’où la diminution des conflits sociaux en son sein (quatre blocages en 2015 contre 28 en 2014). Enfin, l’entreprise emploie directement mille quatre cents personnes et engendre mille six cents emplois indirects.

Le panorama des trois opérateurs métallurgiques peut paraître sombre. C’est oublier cependant le bond en avant que la construction des deux usines, du Nord et du Sud, a produit en Nouvelle-Calédonie, en particulier en termes de déploiement des infrastructures, de montée en compétence des populations et d’ouverture sur les nouvelles technologies. Aujourd’hui, le pays est bien assis dans l’économie mondiale, pour le meilleur et pour le pire. C’est ce qui le pousse à se réformer et à travailler ses avantages concurrentiels pour se diversifier.

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