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Le député de la Brousse, confiant et inquiet à la fois

Tandis que le VKP Infos était sous presse, le Premier ministre Manuel Valls arrivait en Nouvelle-Calédonie. « Il nous confirmera le soutien de l’Etat sur des points cruciaux »,...

Tandis que le VKP Infos était sous presse, le Premier ministre Manuel Valls arrivait en Nouvelle-Calédonie. « Il nous confirmera le soutien de l’Etat sur des points cruciaux », nous avait dit Philippe Gomès, député de la deuxième circonscription, dans un entretien le 20 avril 2016. Nous l’avions interrogé, trois ans après son élection, sur ses actions pour le  Nord. S’il présentait plusieurs dossiers comme « prioritaires », c’est bien celui du nickel qui aiguisait sa combativité. Le patron de Calédonie Ensemble, qui est aussi vice-président de la STCPI1, a beau naviguer entre Paris et la Calédonie, il ne cède rien de son contrôle sur le terrain.

VKP Infos : Dans le brouhaha actuel sur le nickel, vous gardez le même cap depuis 2004. Comment le « député  » justifie-t-il sa position à Paris ?

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Le député Philippe Gomès est président de la société productrice d’électricité Enercal. Il voudrait la voir construire et exploiter la nouvelle centrale énergétique qui alimenterait la SLN.

Philippe Gomès : Le nickel est la première richesse du pays ; il constitue, avec ses excès, l’ADN calédonien. Il met en débat 25% des emplois et 90% des exportations de l’île. Or, cette ressource n’est pas inépuisable. Si la Nouvelle-Calédonie veut bénéficier de son exploitation, elle doit la maîtriser. D’où l’importance de contrôler le domaine minier, l’actionnariat des sociétés minières et métallurgiques, les exportations ; et d’affecter une partie des produits de l’exploitation minière au fonds Nickel, pour les générations futures. Actuellement, nous subissons une crise du marché du nickel très grave, plus grave que celle des années soixante-dix, parce que notre niveau de dépendance au nickel s’est beaucoup élevé, avec les trois usines. Si l’une des usines ferme, le pays vivra un tsunami. C’est pourquoi je demande la solidarité des formations politiques, pour construire ensemble une stratégie industrielle et éviter absolument, à deux ans du scrutin d’autodétermination, une  crise politique autour du nickel. Cette solidarité doit s’établir aussi dans les entreprises minières, avec les syndicats de salariés. Je dialogue beaucoup avec ceux de la SLN ; j’ai moins de contacts en revanche avec ceux de Koniambo  Nickel.
Le dossier urgent, c’est la  SLN.  L’« opérateur historique », qui détient la moitié du domaine minier concédé, a accumulé des pertes colossales depuis 20122 : il lui faut cinq cent millions d’euros  pour franchir la crise. Sa situation met en danger le groupe Eramet et, localement, deux mille cent emplois directs. Or, ces pertes sont le résultat d’une gestion désastreuse de la part de son actionnaire majoritaire, Eramet. Au lieu d’anticiper les temps difficiles, Eramet a investi vainement un milliard d’euros dans le projet Weda Bay en Indonésie et voté la distribution de quatre-vingt milliards CFP de dividendes de la SLN, plus que ce dont l’entreprise a besoin aujourd’hui. Je regrette d’ailleurs que l’actionnaire minoritaire calédonien, la STCPI, ait suivi ce vote  ; j’étais le seul à m’insurger à l’époque3. Alors quand ceux qui ont vidé les caisses viennent solliciter l’aide de la Calédonie, il faut dire « Stop ! ». Depuis fin mai 2015, je suis élu au conseil d’administration d’Eramet et je m’emploie à sauver la SLN. Solution de court terme, à confirmer par Manuel  Valls fin avril, l’Etat, actionnaire d’Eramet, va prêter de l’argent à la SLN. Solution de long terme, la Nouvelle-Calédonie va construire, avec Enercal, la centrale électrique qu’Eramet repousse depuis huit ans et qui pourtant est indispensable pour réduire les coûts de production de l’usine  de Doniambo. Là encore, le Premier ministre devrait confirmer la garantie de l’Etat, auquel nous demandons de prendre ses responsabilités dans ce dossierONG4.
Calédonie ensemble soutient par ailleurs les mesures récentes du gouvernement calédonien en faveur des sociétés minières. La liquidation de Queensland Nickel est un cas de force majeure qui justifie l’ouverture d’exportations de latérites vers les aciéristes chinois. Nous voulons éviter que les centres miniers de la côte Est ne ferment. Six cent millions de francs ont été débloqués pour 2016 pour aider les exportateurs de minerai de nickel et leurs sous-traitants. Quant aux usines nouvelles, quelles que soient leur valeur, leurs difficultés, n’oublions pas qu’elles sont assises sur les plus gros gisements mondiaux de garniérites (pour Koniambo Nickel) et de latérites (pour Vale NC). Un atout à  préserver.

Quels sont les dossiers que vous suivez assidument, pour le Nord ?

PG. : Celui de l’usine du Nord, que nous avons toujours soutenue. Je suis très préoccupé par ses difficultés de conception et si je ne participe pas aux négociations entre Glencore, la province Nord et l’Etat, j’en suis tenu étroitement informé. Nous devons aider Koniambo Nickel SAS autant que possible à fonctionner pour répondre aux exigences de son actionnaire Glencore. Avec cette usine et celle de la SMSP en Corée du Sud, la province Nord a donné davantage de poids au nickel calédonien sur la scène internationale et créé trois  mille  cinq  cents emplois locaux. Aussi, je considère qu’il faut dépasser les clivages géographiques et politiques pour transformer ces outils provinciaux en outils « pays », au bénéfice de tous les Calédoniens. J’y travaille.

Plusieurs autres dossiers comptent. Le centre pénitentiaire de Koné est une infrastructure indispensable, je l’ai beaucoup poussé auprès du garde des sceaux et je vérifie chaque année que les crédits nécessaires à sa mise en place sont bien inscrits dans le budget de l’Outremer. Trois-quarts des délinquants calédoniens sont originaires de la province Nord ; la grande majorité sont très jeunes. Il faut multiplier leur chance de réinsertion en les suivant étroitement, près de leur milieu familial. Comme j’accorde beaucoup d’importance à l’éducation, je soutiens l’extension du lycée de Pouembout. L’investissement de l’Etat représente cinq milliards de francs CFP, là encore, je suis l’évolution des budgets. Idem pour le futur hôpital de Koné en construction et le barrage de la vallée de Pouembout, qui va résoudre les questions d’approvisionnement en eau de VKP. Ces dossiers, je les porte depuis le début de mon mandat de député. Je tiens des réunions d’information régulières dans toutes les communes de Brousse, pour maintenir le lien avec les Calédoniens, écouter leurs besoins, expliquer les réformes en cours. Je réfléchis avec eux à l’avenir du pays. J’ai entrepris une nouvelle tournée depuis mi-mars, qui s’achèvera fin mai. Je me rends dans le Nord également lors des visites protocolaires ; dernièrement j’étais auprès des maires de Poum, Touho et Ponérihouen.

Au-delà des poncifs, comment la  Calédonie est-elle perçue aujourd’hui à Paris, parmi les cercles du pouvoir ?

PG. : Avant les Accords, c’était une terre de bagne, d’incompréhension et de violences, une île lointaine… Aujourd’hui, elle est perçue comme une terre de consensus et de dialogue, une terre d’exception où toutes les expérimentations sont possibles (innovations juridiques, décentralisation, gouvernement collégial…). C’est tant mieux ! Ce qui est sûr, c’est que l’on regarde attentivement cet archipel à l’autonomie très poussée au sein de la République. Le dossier calédonien est un dossier d’Etat. Le Premier ministre préside le Comité des signataires à Matignon, des missions parlementaires viennent régulièrement sur place. Quand on exerce un mandat national, on doit porter une image positive du pays. C’est un travail de longue haleine. Je m’entretiens régulièrement avec les ministres et leurs cabinets pour les tenir informés du terrain et je pèse particulièrement pour que la Calédonie ne redevienne jamais un enjeu de politique nationale. Je fais aussi la promotion touristique et environnementale de notre île, qui, par la richesse de sa biodiversité, n’est pas seulement une terre minière. Je constate que la Nouvelle-Calédonie devient progressivement une entrée pour l’Europe dans le Pacifique et je m’efforce de développer cet atout.

Quel est selon vous le sens de la visite de Manuel Valls, fin avril ? Avez-vous proposé un programme particulier ?

PG. : Compte tenu du contexte tendu en Métropole (loi sur le travail El Khomri, etc.), le déplacement du Premier ministre est une vraie marque d’attention du gouvernement français. A l’Assemblée nationale, le 7 avril, j’ai interpellé Manuel Valls sur le sens de sa venue ; je lui ai rappelé que nous attendions des annonces sur la préparation de la sortie de l’Accord de Nouméa et sur le nickel. Il m’a assuré qu’il était « parfaitement conscient des attentes des Calédoniens  » et, sur le nickel, que « l’Etat respectera ses engagements. »

Pour son programme de visite, j’ai proposé le samedi 30 avril la visite de l’exploitation d’un éleveur de La Foa, à Pierrat. Il est important que le Premier ministre se rende en Brousse  pour constater le travail colossal fourni par des générations de Calédoniens. Soyons fiers de nos  réussites.

1. Société territoriale calédonienne de participations industrielles.
2. Quelque soixante milliards de francs CFP pour les exercices 2012, 2013, 2014 et 2015.
3. Cf. Les Nouvelles calédoniennes, l’article Des dividendes trop larges, 21 nov 2013, dans lequel Philippe Gomès exprimait son désaccord avec la politique de distribution de dividendes de la SLN.
4. Le sénateur Pierre Frogier et le député Philippe Gomès ont écrit une lettre conjointe au président de la République le 8 mars 2016 pour demander l’intervention de l’Etat sur le dossier « Nickel ».
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