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Exportations : chacun derrière son sac de sable

La Nouvelle-Calédonie exporte ses produits métallurgiques et son minerai de longue date. C’est là entre 90 et 95% de ses exportations totales. Le sujet a pris une acuité particulière...
La Nouvelle-Calédonie exporte ses produits métallurgiques et son minerai de longue date. C’est là entre 90 et 95% de ses exportations totales. Le sujet a pris une acuité particulière l’année dernière, quand les « petits mineurs » ont demandé l’ouverture d’un flux d’exportations vers la Chine.

 

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Rouleurs, une affaire très politisée

La Nouvelle-Calédonie compte une poignée d’entreprises qui extraient le minerai de nickel pour le compte de l’usine de la SLN ou, s’agissant du minerai pauvre (latérite), pour l’exporter vers des fondeurs en Australie et au Japon. Ce sont les « petits mineurs », fédérés avec la SLN au sein d’un « syndicat des exportateurs de minerai », le SEM, dont les principaux sont la Société des mines de la Tontouta (SMT, groupe Ballande), la Société minière Georges Montagnat (SMGM) et Maï Kouaoua mines (MKM). Ces sociétés opèrent dans le grand Nord, près de Koumac et Kaala-Gomen, mais surtout sur la côte Est (Houaïlou, Canala et Kouaoua) et emploient quelque trois cents personnes. Lorsqu’elles sont bien gérées, elles dégagent des bénéfices conséquents.
Entre mars et octobre 2015, les petits mineurs se sont mobilisés pour obtenir du gouvernement, décideur en la matière, l’ouverture d’exportations de minerai pauvre vers la Chine et l’augmentation des quotas d’exportations vers les clients traditionnels (Japon…). Ils disaient vouloir diversifier leur clientèle, en lui intégrant le plus gros consommateur de nickel mondial, à une période où les tarifs des contrats avec leurs clients habituels se renégociaient en leur défaveur. Ils étaient soutenus par leurs sous-traitants sur mine, rouleurs et autres « contracteurs » réunis en un syndicat, ContraKmine. Le refus du gouvernement, présidé par Philippe Germain, d’accéder à leurs demandes, au motif qu’elles ne participaient pas d’une bonne gestion de la ressource en nickel, a entrainé une spirale de violence. Violence maximale entre les 17 et 28 août, quand les « rouleurs » ont organisé le blocage économique du pays (par des barrages routiers et portuaires, des poids lourds au centre de Nouméa, l’entrave aux approvisionnements de la population en carburant…).

Comment expliquer la violence de ce conflit ? Par les intérêts financiers en jeu — l’activité des contracteurs miniers dépend en partie des exportations de minerai. Les entreprises concernées ne sont pas prêtes à évoluer vers d’autres métiers, malgré la probabilité croissante qu’elles aient à le faire ; elles sont endettées pour du matériel lourd. Par les enjeux de pouvoir politique et économique sous-jacents : les petits mineurs sont économiquement liés à la SLN, dont les dirigeants et l’actionnaire majoritaire, Eramet, contestent la politique du président du gouvernement actuel et de son parti politique, Calédonie ensemble. Dans son obstination à vouloir rendre le pays « souverain » sur sa ressource précieuse en nickel, Calédonie ensemble ne plaide-t-il pas fermement le transfert de la majorité du capital de la SLN à la Nouvelle-Calédonie ? En parallèle, la SMSP, considérée comme l’outil industriel des Indépendantistes, s’oppose aussi aux exportations de minerai qui ne seraient pas destinées à son usine coréenne. En sus, le mauvais jeu joué par certains leaders politiques, empêtrés dans leurs postures et leur inculture économique, a attisé la virulence des « rouleurs ». On aurait espéré des responsables politiques qu’ils tirent les leçons du passé et s’investissent dans une démarche d’apaisement. Déception citoyenne. Enfin, violence, parce qu’en Calédonie, le nickel touche tout le monde. D’un point de vue sociologique, avec cent cinquante ans d’histoire, il implique de plus en plus de personnes, salariés des entreprises minières, représentants coutumiers, propriétaires fonciers, élus locaux, environnementalistes… L’entreprise minière n’est pas un simple employeur : elle doit tenir compte de l’environnement humain qu’elle impacte et se montrer « citoyenne1» . La décision en matière de nickel incombe à plusieurs autorités publiques, du fait du partage des compétences juridiques. Dans ce contexte, le nickel déchaine les passions et les exigences. Tout le monde veut une part du gâteau. Si cette évolution n’est pas spécifique à la Nouvelle-Calédonie, elle y est particulièrement ressentie car le nickel sert aussi la marche vers l’autonomie de gestion du pays et le distingue parmi les petites îles du Pacifique.

Toujours est-il qu’à partir de fin octobre 2015, après une session extraordinaire du Congrès et des réunions en haut lieu, le gouvernement s’est mis à délivrer des arrêtés d’autorisation d’exportation, au compte-goutte. Aujourd’hui, les exportations vers la Chine font toujours l’actualité et la violence est toujours là, implicite. Mais les parties en présence s’accordent au nom de la « crise du nickel », exacerbée par la possible disparition de l’australien Queensland Nickel (QNI), client des petits mineurs depuis vingt-huit ans. Une réunion spéciale sur le nickel, tenue à Paris le 6 février 2016 dans le cadre du comité des signataires, est venue dissoudre temporairement les divergences. Les pouvoirs publics locaux soutiendront tous les acteurs du nickel à court terme ‒ qui par un programme prévisionnel d’urgence des exportations, qui par des aides financières, qui par une attention redoublée pour les investisseurs étrangers impliqués. Quant aux mesures de long terme, la seule qui se profile est la construction, par la Nouvelle-Calédonie, soutenue par l’Etat, de la centrale électrique qui alimentera la SLN.

1. Sujet développé par le chercheur Pierre-Yves Le Meur, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), voir Les Nouvelles calédoniennes du 12 mai 2015.

Lire aussi dans ce dossier :

-Nickel, le point sur une industrie cycliquement morose

-Les producteurs « calédoniens » en péril ?

-Les politiques et le nickel

 

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