CultureEconomieJeunesseSociété

Un dimanche à la médiathèque

Le président de la République Emmanuel Macron et sa ministre de la Culture, Françoise Nyssen, ont confié à l’écrivain et membre de l’Académie française Erik Orsenna1, en juin 2017, la...

Le président de la République Emmanuel Macron et sa ministre de la Culture, Françoise Nyssen, ont confié à l’écrivain et membre de l’Académie française Erik Orsenna1, en juin 2017, la mission de vérifier sur le terrain la pertinence « d’ouvrir plus et mieux » les bibliothèques. Pourquoi ? Parce que la lecture, en donnant accès à la culture, en nourrissant la réflexion et la connaissance, joue un rôle déterminant dans la cohésion sociale et le bien-être des citoyens. C’est aussi le postulat sous-jacent au « projet éducatif de la Nouvelle-Calédonie » voté en 2016. Pourtant, chez nous, on ferme des bibliothèques.

Dans les media locaux, le vice-recteur, Jean-Charles Ringard-Flament et le  membre  du  gouvernement en charge de l’enseignement, Hélène Iekawé, l’ont martelé, à l’occasion de la rentrée scolaire 2018  : priorité au renforcement de l’enseignement du français, pour prévenir l’illettrisme et lutter contre l’échec scolaire ;  priorité à l’ouverture aux  autres, par l’apprentissage des  langues. Leurs paroles se traduiront-elles par des  engagements concrets en  faveur du  livre et de la lecture ? Car ce sont là des  outils majeurs pour atteindre l’objectif visé. Il  faudrait en ouvrir largement l’accès aux enfants, les  accompagner pour qu’ils les apprivoisent. Les bibliothèques et médiathèques qui savent proposer des activités régulières autour du  livre rencontrent le succès auprès de la  population ; elles jouent un rôle social important en canalisant la belle énergie de la jeunesse vers le savoir. La nouvelle médiathèque de Boulari, au Mont-Dore, le démontre. Voilà beaucoup de bonnes raisons pour dépoussiérer et soutenir ces  établissements culturels.
Pourtant, en Nouvelle-Calédonie, les bibliothèques publiques sont à la peine. Leur  mère, la bibliothèque Bernheim, annonce des restrictions budgétaires qui la contraindront, en 2018, à geler ses  achats documentaires et animations culturelles. Son antenne sur VKP, la médiathèque de l’ouest (MédOuest), est la  première touchée. Logée dans le complexe culturel provincial de Koné depuis son ouverture en 2011, elle offrait une cinquantaine de  places à la lecture. Plus de mille personnes venaient régulièrement y emprunter des  ouvrages, sur huit mille inscrits. La  médiathèque menait aussi des  « actions décentralisées » de promotion de la lecture auprès des enfants des écoles et des  tout-petits de la région VKP. Mais fin 2016, la MédOuest a subi un dégât des eaux. Ses locaux sont inutilisables. Un an et demi après, elle n’est toujours pas ré-ouverte au public. La mairie de Koné a proposé de l’accueillir dans son école Les  Flamboyants. Or, Bernheim hésite : le projet d’aménagement d’une salle ouverte au public dans l’école coûte cher. Mi-mars, son conseil d’administration a quand même décidé d’y affecter une partie de l’équipe. Saura-t-il se mobiliser et trouver solution plus réfléchie que « moins d’argent public, moins de bibliothèques » ?

Vision budgétaire, vision réductrice

Les différentes collectivités publiques locales se renvoient l’argument de leur incompétence institutionnelle à financer les  établissements culturels. Les responsables de  Bernheim brandissent leurs  tableaux budgétaires sans proposition originale pour sauver leurs structures. Les  autorités éducatives restent silencieuses. La suspension menace la  MédOuest. Quelqu’un prendra-t-il de la  hauteur ? N’est-ce pas le moment de se montrer ingénieux et solidaires pour repenser le rôle et le statut des  bibliothèques, pour les moderniser ? On ne saurait trop conseiller à tous ces acteurs de lire le rapport Orsenna. Ils pourraient y piocher quelques idées. Les bibliothèques ne peuvent plus se contenter de ronronner en  enregistrant l’emprunt de livres et disques. A Nouméa, la bibliothèque Bernheim est ouverte 32 heures par semaine (dont 19,5 heures pendant lesquelles la population active travaille et les  enfants sont à  l’école), contre 42  heures en moyenne pour les villes de plus de cent  mille habitants en France. Elle  est fermée le  lundi, le  dimanche et les  jours fériés, quand le  public serait disponible pour la fréquenter. Et si l’on a le  malheur de s’attarder un  peu, le mercredi à 17h25, avec son enfant, un vigile patibulaire vient ordonner de partir… Quant à son  budget de « crise », il reste de 506,9 millions CFP en 2018 ! On peut certainement mieux exploiter ce temps et cet argent dédiés à la  culture.

Comme dans la plupart des pays (dont la  France), nos bibliothèques doivent s’affirmer en tant que lieux où les réseaux humains se tissent, sur fond de connaissance. Nos élus cesseront-ils de raisonner selon des lignes budgétaires ? Prendront-ils conscience qu’aujourd’hui, leur responsabilité consiste moins à financer les bibliothèques qu’à les intégrer comme outils de leurs politiques éducatives, culturelle, d’insertion sociale ? En  décloisonnant les  sections budgétaires, en tirant parti des atouts des bibliothèques (fonds documentaire, matériel informatique et de  travail, personnel dédié, vastes surfaces…), on  peut les faire participer à la  lutte contre l’illettrisme et contre tou­tes formes d’exclusion, au soutien scolaire, à l’éducation artistique, à la  recherche d’emploi, à l’amélioration des  conditions de vie des  vieilles personnes, à l’insertion des détenus… En faire les premiers lieux de socialisation des  communes, regroupant tous les services culturels et d’insertion sociale. La refondation de nos bibliothèques s’appuierait sur la  mutualisation des moyens, l’intercommunalité, la formation professionnelle de leur  personnel, les partenariats avec le monde éducatif, associatif et l’assistance sociale.

Le nord, laboratoire culturel ?

En province Nord, le terreau parait favorable à ce type de réflexion. Après les  médiathèques de Koné et Poindimié, Koumac mettra la sienne en service cette  année, toujours sous administration de Bernheim. La  commune ambitionne d’en  faire « le pôle culturel du  grand  Nord  ». N’est-ce pas l’occasion d’opérer une vraie mutualisation des actions et moyens dans le nord ? Ayons plus d’audace encore : pourquoi ne pas associer l’Université de Nouvelle-Calédonie, qui vient d’ouvrir une antenne à Koné et déploie un pôle numérique et technologique remarquable autour de sa bibliothèque universitaire ? Besoin de main d’œuvre ? Incitons les étudiants à donner de leur temps à la lecture publique, notamment le dimanche : c’est mieux que tout autre « job » ! VKP possèdera bientôt son centre pénitentiaire : formons les  détenus à animer les médiathèques, plaçons-les-y pour des travaux d’intérêt général car la lecture en prison est une des clés de la réinsertion sociale. Pourquoi avoir multiplié les organes – missions d’insertion des jeunes, points information jeunesse, points d’accès au droit, espaces publics numériques – quand on disposait des bâtiments et des ressources des médiathèques ?

Malgré « la crise », le site internet de la province Nord continue d’afficher de bonnes résolutions : « Le développement de la lecture publique repose sur deux piliers, les médiathèques du nord à Poindimié et celle de l’ouest à Koné… ». Les traduira-t-elle dans les faits ?

1. Ainsi qu’à Noël Corbin, inspecteur général des affaires culturelles. Voir : http://www.culturecommunication.gouv.fr/Documentation/Rapports/Rapport-Voyage-au-pays-des-bibliotheques.-Lire-aujourd-hui-lire-demain.

 Lire aussi : Le rapport Orsenna ou l’ambition de la bibliothèque du XXIe siècle.

Rubriques
CultureEconomieJeunesseSociété

A LIRE ÉGALEMENT

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies tiers destinés à vous proposer des vidéos, des boutons de partage, des remontées de contenus de plateformes sociales.