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L’étrangeté condamnée

Josef Schovanec est docteur en philosophie, écrivain polyglotte et chargé de mission auprès du secrétariat d’Etat  du handicap du gouvernement français. Ce qui distingue aussi sa personnalité, c’est qu’il...

Josef Schovanec est docteur en philosophie, écrivain polyglotte et chargé de mission auprès du secrétariat d’Etat  du handicap du gouvernement français. Ce qui distingue aussi sa personnalité, c’est qu’il est autiste  Asperger1. A ce titre, il s’est intéressé de près à son «  TED  » ‒ trouble envahissant du développement ‒ et en est devenu l’un des spécialistes mondiaux reconnus. Au  fil des conférences qu’il délivre partout dans le monde, il s’est arrêté quelques jours à Koohnê fin septembre, invité par l’association Moi Je Ted. Parmi ses lectures favorites, figure Le bouquiniste Mendel, une nouvelle de l’écrivain autrichien Stefan Zweig.

vkp-i-51-culture-schovanec-le-bouquiniste-mendelJosef Schovanec anime une chronique pour la radio-télévision belge RTBF. Le 6 octobre, il nous a dit tout son engouement pour une nouvelle, Le bouquiniste Mendel, publiée en 1929 (en 1935 en France). « Il y a parfois de ces textes courts qui contiennent un monde… L’une des plus bouleversantes de ces nouvelles est Le bouquiniste Mendel de Stefan Zweig, ou plutôt avec le titre allemand Buchmendel (littéralement, le livre Mendel), que je trouve plus juste. » L’histoire est simple : dans la Vienne du début du siècle, le personnage principal, Jakob Mendel, vit entièrement dans les livres, qu’il dévore, assis des années durant dans le même café, à la même place, avec les mêmes vêtements. Il lit « invariablement et compulsivement », au point d’être devenu « une encyclopédie vivante à la mémoire phénoménale », résume Josef Schovanec. La boulimie bibliographique de Mendel fait de lui un homme précieux, qui partage son érudition avec le tout Vienne impérial venu le consulter. Pourtant, un jour, la Première Guerre mondiale fait chavirer son univers et le précipite brutalement dans le monde des vivants, dont il n’a jamais rien appris. La police l’arrête pour son étrangeté. Lorsqu’il sort de deux ans de prison, il a perdu sa mémoire livresque, son talent ; il est tombé dans l’oubli. On le chasse du café où il est revenu s’asseoir. Mort socialement, il meurt très vite physiquement, squelette couvert de peau.

Etranger à son époque

Dans son livre, Stefan Zweig s’interroge sur les mécanismes de la mémoire et l’oubli. Il décrit en Jakob Mendel « le judaïsme lettré, extrêmement humble qui a porté Vienne au zénith des arts et des lettres avant le déchainement des nationalismes et des haines ». Mais Josef Schovanec y perçoit un deuxième niveau de lecture, un message essentiel pour lui qui milite inlassablement en faveur de la juste prise en compte des personnes « différentes » : « Buchmendel est le livre le plus exact sur l’autisme, ou plutôt sur le devenir à long terme des personnes autistes ». De son écriture juste, Zweig décrit avec une précision chirurgicale le comportement autistique. Le tout efficacement, en moins de cinquante pages. « Mendel se balance tout le temps pendant qu’il lit…, [il] a des habitudes extrêmement rigides en termes d’horaire, de nourriture… Il publie invariablement la même petite annonce dans le journal, « cherche tout livre ancien… »… depuis des décennies… Mieux, Mendel… ne lit pas réellement le contenu des livres… ce qui l’intéresse, ce sont les métadonnées, le nom de l’auteur, l’éditeur, le nombre de pages, le prix, etc. Il retient [et] sait débiter ces informations à la perfection, c’est son seul sujet de conversation. »
Mendel est d’une naïveté sociale totale : « C’est ce qui l’a mené en prison,… pendant la guerre, il écrivait des cartes à des éditeurs pour réclamer des livres. Il n’avait même pas remarqué que la Guerre mondiale avait éclaté et qu’on ne pouvait plus envoyer des colis à travers les frontières… ». Enfin, élément caractéristique pour Josef Schovanec, l’autiste Asperger : « La rupture de ses habitudes est synonyme de mort. Quand la police vient l’arrêter, ses lunettes se brisent, on comprend tout de suite que c’est fini ». Arraché à son lieu de vie, brutalisé, sans ses livres, oublié de tous, Mendel devient l’ombre de lui-même et s’éteint. Une triste fin, relatée par Zweig à la perfection, qui émeut particulièrement monsieur Schovanec : « Elle m’évoque malheureusement beaucoup de choses parce que beaucoup de mes amis autistes sont morts à peu près comme cela ». Etrangers à leur époque et condamnés pour leur étrangeté.

« Buchmendel est le livre le plus exact sur l’autisme, ou plutôt sur le devenir à long terme des personnes autistes »

1. Les autistes Asperger (du nom du psychiatre autrichien en ayant étudié le syndrome) se distinguent d’autres autistes par le fait qu’ils ne présentent pas de déficience intellectuelle (on nomme aussi leur trouble « autisme de haut niveau »).

 

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