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Libérons-nous d’un dogme : la croissance

La prospérité est possible sans croissance. Encore faut-il penser cette mutation nécessaire à nos sociétés et la mettre en œuvre avec audace. Quelle définition, quelle répartition nouvelles des richesses...

societe-d-meda-lamystiquedelacroissance_1La prospérité est possible sans croissance. Encore faut-il penser cette mutation nécessaire à nos sociétés et la mettre en œuvre avec audace. Quelle définition, quelle répartition nouvelles des richesses seraient compatibles avec le bien-être commun ? Dans son livre La mystique de la croissance. Comment s’en libérer, paru en 2013 chez Flammarion, Dominique Méda explore ces questions, en une réflexion fondamentale à l’heure où « la crise » terrorise les économies mondiales.

La croissance ‒ de la production, de la consommation ‒ est un dogme. Il y a urgence à s’en départir. Ses outrances sont, entre autres, la cause du changement climatique qui nous met en péril. Le rythme de consommation des sociétés occidentales est insoutenable pour la planète, il nous faut changer de cap et de comportements. En moins de vingt ans. C’est ce que nous démontre Dominique Méda dans La mystique de la croissance, en dénouant les liens historiques et idéologiques qui se sont organisés entre croissance, progrès et démocratie depuis l’Antiquité. La sociologue passe au crible les fonctions remplies par la maximisation de la production dans nos sociétés, soulignant au passage comment capitalisme et communisme l’ont également « érigée en priorité absolue ». Devant l’incertitude de ce qui peut se passer ‒ qui le sait ? ‒ elle nous recommande de concentrer nos énergies « sur les moyens de nous opposer à ces changements [climatiques] », de « sortir de la dictature du court terme », de nous accoutumer à l’idée que la croissance ne reviendra peut-être pas et de comprendre que ce n’est pas une mauvaise nouvelle. La contrainte écologique serait une extraordinaire occasion de transformer l’économie et les rapports de travail pour que chacun accède à des conditions de vie décentes.

Plaidoyer pour un troisième moment

Dominique Méda prône le passage d’une économie des quantités à une économie de la qualité, en visant la transmission d’un patrimoine intègre aux générations futures. Quelles sont les pistes pour y parvenir ? L’auteur propose de revenir au « moment grec » et au « moment des Modernes », pour ce qu’ils avaient de meilleur : le sens de la mesure, la passion de la démocratie pour le premier ; l’émancipation, le refus des tutelles, la sortie des minorités pour les femmes et les non-citoyens, la reconnaissance du travail et de l’individu pour le second. Il est temps de rompre avec ce qui les a menés à leurs limites : sa réduction à Athènes, pour la démocratie grecque ; la folie de la croissance à tout prix des Modernes. Le PIB, produit intérieur brut, a vécu. Nous avons besoin d’indicateurs de richesse et de progrès plus pertinents, qui reflèteront ce qui importe vraiment dans une société et reconnaîtront la valeur de la nature. Celle-ci, jusqu’ici méprisée, réduite à un bien exploitable indéfiniment, nous le fait payer. L’ouvrage égratigne au passage le christianisme, qui a fait de l’homme « une créature destinée à régner sur la nature » légitimant ainsi son mépris. Dominique Méda remet enfin en question le cloisonnement des disciplines scientifiques, économie et sociologie en tête, qui ont négligé les rapports entre l’homme et la nature. Désormais, il faut élaborer une science interdisciplinaire, par la confrontation, le débat et la convergence des analyses de chercheurs différents (climatologues, biologistes, agronomes, philosophes, juristes, économistes, sociologues…), de pays différents et de praticiens différents (administrations, syndicats, ONG1, partis politiques, associations…). L’Humanité doit se fédérer pour régler la question écologique et, du même coup, changer le travail, améliorer l’emploi et son bien-être.
Il y a de l’utopie dans La mystique de la croissance et quelques longueurs, tant Dominique Méda veut nous convaincre. Mais vouloir l’utopie, c’est déjà avancer dans le bon sens. Et la sociologue pense aussi des solutions bien concrètes aux maux de nos sociétés, persuadée que l’être humain doit devenir « le  jardinier de la Terre », comme Voltaire déjà  en 1759, dans son  Candide.

Reconversion écologique, travail, emploi…

societe-dominique-meda-color_2Et politiques sociales… C’est le nom de la chaire dont Dominique Méda, l’une des plus grandes chercheuses françaises contemporaines, est titulaire au « Collège d’études mondiales ». Ce cercle de réflexion, créé en 2011 sous l’égide de la Fondation maison des sciences de l’homme (FMSH), soutenu par quelques prix Nobel (dont Herta Müller, Joseph Eugene Stiglitz2, veut innover dans le domaine des sciences humaines, faire naitre à Paris un milieu scientifique vivant et enraciner en France des paradigmes, des méthodes de travail, des lignes de recherche portant sur des enjeux insuffisamment explorés. Dominique  Méda, 54 ans, agrégée de philosophie, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure et de l’Ecole  nationale d’administration (ENA), est également  professeure de sociologie à l’université  Paris-Dauphine et inspectrice  générale des affaires  sociales. Elle mène depuis plus de vingt-cinq ans une réflexion philosophique et sociologique sur la place du travail dans nos sociétés, les rapports entre économie et politique, le modèle social français. Elle a publié notamment : Le travail. Une valeur en voie de disparition ? chez Aubier, collection Alto, en 1995 ; Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, chez Flammarion, collection Champ actuel, en 2008 et l’ouvrage collectif Travailler au  XXIème siècle. Des salariés en quête de reconnaissance, chez Robert Laffont, en 2013. Sa réflexion inspire le mouvement Utopia, qui appelle « au dépassement du système capitaliste, à bousculer l’imaginaire pour construire un grand projet de société ».

1. ONG : organisations non gouvernementales, comme Amnesty international, le Fonds mondial pour la nature (WWF).
2. Herta Müller est une écrivaine allemande, prix Nobel de littérature en 2009 ; Joseph Eugene Stiglitz est un économiste américain, prix Nobel d’économie en 2001.
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